L'Etendard sanglant est levé : entre attentats et alternance politique.
L’Étendard sanglant est levé, deuxième volume de la trilogie entamée avec Bleus, Blancs, Rouges, plonge le lecteur dans une France de janvier 1980, épuisée par la crise économique et traversée par une montée de violences politiques. Alors que la présidence Giscard touche à sa fin et que l’ombre de Mitterrand s’étend sur l’horizon électoral, les services de police, de renseignement et les réseaux parallèles s’agitent dans un climat de suspicion généralisée.
Au cœur du roman, le brigadier Jean‑Louis Gourvennec poursuit une mission d’infiltration auprès d’Action directe, organisation révolutionnaire clandestine dont les ramifications inquiètent jusqu’au ministère de l’Intérieur. Son objectif : approcher un mystérieux marchand d’armes surnommé Geronimo, formé par les services libyens et soupçonné d’alimenter la violence terroriste sur le territoire français. Gourvennec évolue dans un univers où chaque contact peut être un piège, où la loyauté se négocie et où l’idéologie sert souvent de paravent à des intérêts plus troubles.
Son officier traitant, Jacquie Lienard, membre des Renseignements généraux, suit de près ses avancées. Lienard, déjà présent dans le premier tome, incarne une police politique en pleine mutation, tiraillée entre les vieilles méthodes et les nouvelles exigences d’un État qui vacille. À ses côtés, mais souvent en rivalité, se trouve Marco Paolini, policier de la BRI. Tous deux, anciens camarades d’école de police, poursuivent une compétition professionnelle et personnelle qui se durcit à mesure que les enjeux nationaux s’alourdissent. Leur opposition structure une partie du récit : deux visions de la police, deux tempéraments, deux manières d’affronter un pays qui glisse vers l’affrontement.
Le roman s’inscrit dans un contexte historique précis : les attentats de la rue Copernic, le retour de Carlos, les réseaux internationaux qui irriguent les groupes armés d’extrême gauche. Dierstein tisse une toile dense où se croisent activistes, barbouzes, agents doubles et responsables politiques, chacun cherchant à tirer parti du chaos ambiant. Les frontières entre légalité et illégalité deviennent poreuses : certains policiers pactisent avec des informateurs douteux, des services parallèles manipulent les groupuscules, et les ambitions personnelles se mêlent aux stratégies d’État.
Dans cette France « à bout de souffle », selon les critiques, l’auteur déploie une fresque monumentale où la grande Histoire se mêle aux destins individuels. Les trajectoires de Gourvennec, Lienard et Paolini s’entrecroisent, révélant leurs failles, leurs obsessions et leurs contradictions. L’infiltration de Gourvennec devient un fil rouge tendu à l’extrême : plus il s’approche de Geronimo, plus il s’expose à la violence des réseaux clandestins et aux manipulations de ses propres supérieurs. Les RG, la BRI, les services secrets et les officines privées se livrent une guerre d’influence qui brouille les repères moraux et transforme chaque opération en champ de mines.
Dierstein excelle à montrer comment les institutions se fissurent sous la pression des événements. Les luttes internes minent l’efficacité policière, tandis que les activistes d’Action directe exploitent ces failles. Le roman explore également la dimension humaine de ces affrontements : fatigue, paranoïa, solitude, mais aussi fidélités inattendues et éclairs d’humanité. Les personnages, souvent ambigus, évoluent dans un monde où la vérité est fragmentée et où la survie dépend de la capacité à naviguer entre mensonges et demi vérités.
À mesure que l’élection présidentielle approche, les tensions s’exacerbent. Les services cherchent à anticiper les bouleversements politiques à venir, certains misant sur la continuité giscardienne, d’autres sur l’arrivée de Mitterrand. Cette incertitude nourrit les rivalités et précipite les décisions les plus risquées. Le roman montre comment la politique nationale influence directement les opérations de terrain : chaque arrestation, chaque filature, chaque fuite peut avoir des répercussions au sommet de l’État.
Le récit, foisonnant et d’une densité impressionnante, avance comme une mécanique implacable. Les fils narratifs convergent vers une montée en tension où les protagonistes se retrouvent pris dans un engrenage qui les dépasse. L’infiltration de Gourvennec, la traque de Geronimo, les manœuvres des RG et de la BRI, les attentats qui secouent le pays : tout concourt à dresser le portrait d’une France au bord de la rupture, suspendue entre la fin d’un monde et l’émergence incertaine d’un autre.
L'Etendard sanglant est levé / Benjamin Dierstein. - Flammarion.


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