Leslie Charteris : l’homme qui inventa Le Saint.
Un écrivain façonné par l’aventure
Avant de devenir romancier à plein temps, Charteris mène une existence bigarrée. Il étudie un temps au King’s College de Cambridge, qu’il quitte rapidement pour se consacrer à la littérature. Pour survivre, il enchaîne les métiers : mineur d’or, barman, joueur de bridge professionnel, policier temporaire. Cette succession d’expériences, parfois rudes, parfois pittoresques, lui offre une galerie de personnages et de situations qu’il saura transfigurer dans ses récits.
Dès la fin des années 1920, il adopte comme nom de plume Leslie Charteris, plus simple, plus percutant, presque déjà romanesque. En 1946, il devient citoyen américain, après avoir commencé à collaborer avec les studios hollywoodiens.
La naissance de Simon Templar, alias Le Saint
En 1928 paraît Meet the Tiger ! (publié en français sous le titre Le Saint), premier roman mettant en scène un personnage appelé à devenir mythique : Simon Templar, surnommé Le Saint. Templar est un justicier élégant, ironique, audacieux, qui se joue des criminels comme des autorités. Il incarne une forme de chevalerie moderne, un Robin des Bois urbain, doté d’un humour impertinent et d’un sens aigu de la mise en scène.
Son emblème — le petit bonhomme filiforme auréolé — deviendra l’un des logos les plus reconnaissables de la culture populaire du XXᵉ siècle.
Charteris comprend immédiatement qu’il tient là un personnage d’une puissance narrative exceptionnelle. Pendant plus de cinquante ans, il va décliner Le Saint en romans, nouvelles, scénarios, bandes dessinées, et même magazines. La bibliographie complète compte près de 200 titres, incluant romans, recueils et adaptations.
Un style vif, élégant et profondément moderne
Le succès de Charteris tient autant à son héros qu’à son style.
L’écriture est vive, rythmée, volontiers ironique. Les intrigues, souvent construites autour d’escroqueries, de complots ou de crimes sophistiqués, mêlent action, humour et sens moral.
Simon Templar n’est pas un détective classique : il agit, il provoque, il manipule, il séduit. Il n’est pas non plus un criminel : il punit ceux qui, selon lui, échappent à la justice. Cette ambiguïté, savamment entretenue, donne à la série une tonalité unique, entre polar, aventure et comédie.
Charteris, qui a longtemps collaboré à l’adaptation de ses œuvres, veille jalousement à la cohérence du personnage. Même lorsqu’il cesse d’écrire lui-même les romans, il supervise les textes, les réécrit, les signe ou les cosigne, garantissant une continuité stylistique rare dans une série aussi longue.
Le Saint, un phénomène culturel mondial
Le succès littéraire du Saint ouvre rapidement la voie à d’autres médias. Dès les années 1930, Simon Templar apparaît à la radio, puis au cinéma. Mais c’est surtout la télévision qui va faire de lui une icône planétaire.
Dans les années 1960, la série The Saint, portée par Roger Moore, propulse le personnage au rang de mythe pop. Le générique, le logo, le charme désinvolte du héros deviennent instantanément reconnaissables. Charteris, bien qu’exigeant, se réjouit de cette incarnation qui respecte l’esprit de son œuvre.
Le personnage survivra à toutes les modes : films, séries, rééditions, pastiches… Le Saint traverse les décennies avec une étonnante fraîcheur, preuve de la solidité de sa conception.
Un héritage littéraire durable
Leslie Charteris meurt le 15 avril 1993 à Windsor, à l’âge de 85 ans. Il laisse derrière lui une œuvre immense, traduite dans le monde entier, et un personnage qui appartient désormais au patrimoine culturel mondial.
Simon Templar a influencé de nombreux héros modernes : de James Bond à certains anti-héros contemporains en passant par Hubert Bonisseur de la Bath (OSS 117), on retrouve son mélange de charme, d’audace et de moralité personnelle.
Charteris, souvent sous-estimé par la critique littéraire traditionnelle, mérite pourtant d’être reconnu comme l’un des grands artisans du roman populaire. Son sens du rythme, son humour, son talent pour créer un personnage à la fois simple et complexe, ont marqué des générations de lecteurs.
Pourquoi Charteris fascine encore aujourd’hui
Parce qu’il a su capter quelque chose d’universel : le désir d’un justicier libre, élégant, insolent, qui défie les puissants et protège les faibles.
Parce qu’il a créé un héros qui n’est jamais figé, toujours en mouvement, toujours en avance sur son temps.
Parce qu’il a compris que la littérature populaire n’est pas un genre mineur, mais un art de raconter le monde avec énergie, intelligence et plaisir.
Et pour toutes ces raisons, j'aime à me replonger régulièrement dans une des aventures du Saint qui, malheureusement, sont aujourd'hui introuvables en librairie !
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