Larry McMurtry : arpenteur mélancolique des terres intérieures.

Il existe des écrivains dont l’œuvre semble avancer à pas feutrés, sans éclat tapageur, mais dont la présence finit par s’imposer comme une évidence. Larry McMurtry appartient à cette lignée discrète et essentielle. Né en 1936 dans la poussière d’Archer City, au Texas, il a grandi dans un monde de ranchs, de bêtes et d’horizons plats, un monde que la littérature américaine a longtemps transformé en décor héroïque. Lui choisira d’en faire un territoire intime, traversé de silences, de désirs contrariés et de rêves qui s’effritent au soleil.

Dès Horseman, Pass By (1961), traduit en français sous le titre Du vent dans les saules, McMurtry s’attache à raconter la fin d’un âge pastoral. Le roman, adapté au cinéma sous le nom de Hud, porte déjà sa marque : une attention aiguë aux gestes ordinaires, une manière de laisser affleurer la fragilité sous la rudesse. Mais c’est avec The Last Picture Show (La Dernière séance, 1966) qu’il impose véritablement sa voix. Dans cette chronique d’une petite ville texane qui se délite, McMurtry capte l’adolescence comme un état de suspension, un moment où l’on guette une échappée qui ne vient pas. Le cinéma de Peter Bogdanovich, qui adapte le roman, en prolonge la lumière blafarde ; mais c’est dans les pages de McMurtry que résonne le plus fort cette mélancolie sèche, presque minérale.

Pourtant, c’est Lonesome Dove, (1985) qui le fait entrer dans la légende littéraire. Le roman, couronné par le prix Pulitzer, revisite le western en le débarrassant de ses illusions viriles. Gus McCrae et Woodrow Call, deux anciens Texas Rangers, y avancent comme des ombres fatiguées, portées par un sens du devoir qui ressemble parfois à une forme de résignation. McMurtry ne cherche pas l’épopée : il préfère la lenteur des jours, la poussière qui colle aux vêtements, les conversations qui disent plus par ce qu’elles taisent. Lonesome Dove est une immense fresque où l’héroïsme se dissout dans la poussière des pistes et la vulnérabilité des hommes.

Cette capacité à fissurer les mythes, à révéler la tendresse sous la dureté, se retrouve dans son travail de scénariste. Avec Diana Ossana, il adapte Le Secret de Brokeback Mountain, (2005) et reçoit un Oscar. Là encore, il s’agit de regarder autrement les figures du cowboy, de montrer que sous le chapeau et les bottes se cachent des êtres traversés par la peur, le désir, la honte, l’amour. McMurtry n’a jamais cessé de rappeler que l’Ouest n’est pas un théâtre de marbre : c’est un lieu où l’on souffre, où l’on espère, où l’on se trompe.

Mais l’homme n’était pas seulement un écrivain : il était aussi un libraire, un collectionneur de livres, un amoureux des bibliothèques. À Archer City, il fonde Booked Up, une librairie tentaculaire où s’entassaient des centaines de milliers de volumes. Dans Mémoires d’un libraire, il raconte cette passion avec une douceur presque nostalgique. Pour lui, les livres étaient des compagnons, des traces, des survivances. On imagine McMurtry arpentant ses rayonnages comme il arpentait les plaines du Texas : avec une curiosité tranquille, une fidélité sans emphase.

Ce qui frappe, lorsqu’on traverse son œuvre, c’est la manière dont il parvient à faire sentir la texture du réel. Son style, d’une limpidité presque trompeuse, avance sans effets, sans grandiloquence. Il écrit comme on respire : avec une simplicité qui laisse toute la place aux êtres. Ses personnages ne sont jamais des symboles ; ils sont des hommes et des femmes qui tentent de vivre, de comprendre, de tenir debout. McMurtry les regarde avec une compassion sans mièvrerie, une lucidité qui n’écrase jamais.

À sa mort en 2021, l’Amérique a perdu l’un de ses plus fins arpenteurs. Non pas un chantre de l’Ouest mythique, mais un explorateur de l’Ouest intérieur, celui qui se loge dans les failles, les regrets, les élans timides. McMurtry laisse derrière lui une œuvre ample, patiente, profondément humaine. Une œuvre qui rappelle que les grands espaces ne sont pas seulement des paysages : ce sont des miroirs où chacun peut apercevoir sa propre solitude, mais aussi la possibilité d’une tendresse.

Lonesome Dove / Larry McMurtry. - Gallmeister.

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