Parle-moi de chez nous : quand le pays perdu devient une histoire de famille

Il y a des romans qui racontent l’exil. Et puis il y a ceux qui racontent quelque chose de plus difficile encore : le moment où l’exil finit par entrer dans les générations suivantes, lorsqu’il ne reste plus seulement un pays quitté, mais une langue oubliée, des habitudes abandonnées, des souvenirs transformés, des blessures transmises sans toujours être nommées.

Avec Parle-moi de chez nous, Jeanine Cummins s’empare de cette question avec une ampleur de saga familiale. Son roman traverse plusieurs décennies et plusieurs territoires pour suivre trois générations de femmes portoricaines, Rafaela, Ruth et Daisy, dont les rapports à leurs origines ne cessent de se répondre, de s’opposer et de se contredire.

Mais le véritable sujet du roman est peut-être contenu dans son titre. Que signifie "chez nous" lorsque l’on appartient à plusieurs endroits et que l’on n’est plus tout à fait chez soi nulle part ?

Jeanine Cummins, l’écriture de l’entre-deux

Jeanine Cummins n’est pas une inconnue des lecteurs français. Elle s’est fait connaître internationalement avec American Dirt, roman consacré au parcours d’une mère mexicaine contrainte de fuir son pays avec son fils. Le livre avait connu un immense succès mais aussi une controverse importante autour de la représentation de l’expérience migratoire et de la légitimité de l’autrice à la raconter.

Cette polémique constitue un arrière-plan impossible à ignorer lorsqu’on ouvre Parle-moi de chez nous. Cummins y revient cette fois vers une histoire plus directement liée à ses propres origines familiales : l’histoire portoricaine, le métissage, le déplacement vers les États-Unis et cette sensation particulière d’être à la fois d’ici et d’ailleurs. Le roman puise ainsi dans des éléments de l’histoire familiale de l’autrice.

Ce changement de perspective est essentiel. Il ne s’agit plus de regarder l’exil depuis l’extérieur, mais de raconter ce qu’il devient lorsqu’il s’installe dans une famille et se transmet, parfois malgré elle, de mère en fille.

Trois femmes, trois façons d’être portoricaine

Tout commence en 1968, à Porto Rico. Rafaela s’apprête à épouser Peter, un Américain d’origine irlandaise. Pour elle, ce mariage représente aussi une porte de sortie. Sa famille connaît des difficultés financières et la jeune femme porte en elle le souvenir d’un amour qu’elle doit abandonner. Quitter l’île peut donc apparaître comme une promesse de recommencement.

Mais le rêve américain n’a rien d’un effacement magique du passé. Installée aux États-Unis, Rafaela découvre rapidement qu’elle est devenue l’étrangère. Sa belle-famille lui est hostile, l’espagnol n’a pas sa place dans son nouvel environnement et le regard des autres lui rappelle constamment qu’elle n’est pas exactement celle qu’ils voudraient qu’elle soit. 

Puis vient Ruth. La fille de Rafaela grandit avec une idée très différente de celle de sa mère : pour survivre, il faut s’intégrer.

Ruth comprend très tôt que ses origines sont une différence qu’il vaut mieux dissimuler. Là où Rafaela souffre de la disparition de son monde, sa fille cherche au contraire à s’en éloigner. Elle apprend à taire les humiliations, à gommer les traces de son identité portoricaine et à devenir, autant que possible, américaine.

Et puis il y a Daisy. Avec elle, le mouvement s’inverse. La petite-fille veut savoir. Elle veut comprendre ce que sa mère a voulu oublier. Elle retourne vers Porto Rico, vers cette histoire familiale qui lui a été partiellement cachée et dont elle ressent pourtant l’appel.

Trois générations, donc, et trois attitudes : partir, oublier, revenir. Mais aucune de ces attitudes ne suffit à résoudre la question de l’identité.

"Chez nous", c’est où ?

C’est probablement la plus belle question du roman. Rafaela pourrait répondre : Porto Rico. Ruth serait tentée de répondre : les États-Unis. Daisy, elle, semble vouloir réunir les deux.

Mais Cummins se garde bien de proposer une réponse simple. Car le "chez nous" n’est pas nécessairement un lieu géographique. Il peut être une langue, une odeur, une recette, un souvenir d’enfance, une chanson, un prénom, une histoire racontée par une grand-mère. Il peut même être quelque chose que l’on a perdu avant de savoir qu’on le possédait.

C’est toute la force de la saga familiale : montrer que l’identité ne se transmet jamais intacte. Chaque génération reçoit quelque chose et le transforme.

Rafaela transmet à Ruth une culture dont Ruth cherche à se débarrasser. Ruth transmet à Daisy une absence. Et Daisy, en cherchant à comprendre cette absence, finit par réveiller ce que les deux générations précédentes avaient essayé d’enfouir...

Une famille construite sur les non-dits

Il y a beaucoup de secrets dans Parle-moi de chez nous, mais Cummins ne les utilise pas seulement comme des ressorts romanesques. 

Les non-dits sont ici une véritable matière familiale. Ce que les parents ne racontent pas devient une énigme pour les enfants. Ce que l’on cache pour protéger les siens peut devenir, des années plus tard, une source d’incompréhension. Et ce que l’on croit avoir définitivement enterré peut resurgir lorsque quelqu’un, enfin, décide de poser les bonnes questions.

Le roman avance ainsi par révélations successives. Une lettre reçue le matin d’un mariage, un amour impossible, des secrets familiaux, un test ADN et des événements qui prennent un sens différent lorsqu’ils sont regardés plusieurs décennies plus tard : Cummins construit son récit comme une mosaïque.

Cette construction permet surtout au lecteur de comprendre progressivement que personne ne possède toute l’histoire. Rafaela connaît une partie de la vérité. Ruth en connaît une autre. Daisy cherche les morceaux qui manquent.

Et c’est seulement lorsque leurs récits se rejoignent que la famille commence à prendre une forme différente.

Porto Rico n’est pas un décor

L’autre réussite du roman tient à la place accordée à Porto Rico. L’île n’est pas simplement le lieu d’origine de Rafaela et la destination du retour de Daisy. Elle est presque un personnage. Elle représente ce qui a été quitté, mais aussi ce qui a été fantasmé. Car le pays natal n’existe jamais exactement comme on se le rappelle. Il change pendant que ceux qui l’ont quitté changent eux aussi.

Pour Rafaela, Porto Rico est associé à la jeunesse, aux blessures et aux possibilités perdues. Pour Ruth, il représente en partie ce qu’elle a voulu fuir. Pour Daisy, il devient un territoire à découvrir.

Le même lieu produit donc trois imaginaires différents.

C’est là que le roman dépasse le simple récit familial. À travers cette famille, Cummins interroge aussi l’histoire complexe de Porto Rico et sa relation aux États-Unis. L’identité portoricaine se trouve ainsi prise dans une histoire politique et culturelle plus vaste, marquée par la colonisation, les questions d’appartenance et les tensions entre héritage local et modèle américain. 

Mais l’intelligence du roman consiste à ne jamais laisser cette dimension politique écraser les personnages.

La langue comme territoire

Dans ce roman, parler ou ne pas parler une langue devient un acte identitaire. L’espagnol n’est pas seulement un moyen de communication. Il devient le symbole de tout ce que Ruth tente de laisser derrière elle.

C’est l’une des choses les plus cruelles dans le mécanisme de l’assimilation : on ne demande pas forcément à quelqu’un d’oublier son histoire. On lui apprend simplement que certains fragments de cette histoire sont encombrants... Et un jour, on se rend compte que ses propres enfants ne comprennent plus ce que les grands-parents disent.

Le roman montre avec beaucoup de finesse cette disparition progressive de la langue et, avec elle, d’une partie de la mémoire, mais il montre aussi le mouvement inverse. Daisy appartient à une génération qui ne considère plus nécessairement ses origines comme un handicap. Elle veut les retrouver, les explorer, parfois même les réinventer.

Quand la nouvelle génération refuse la honte

Il y a quelque chose de profondément actuel dans la démarche de Daisy. Sa génération ne veut plus nécessairement choisir entre deux identités. Elle peut écouter de la musique portoricaine, revendiquer ses origines, revenir sur l’île, tout en ayant grandi aux États-Unis.

Le roman évoque notamment cette nouvelle relation aux racines à travers une génération associée à la culture de Bad Bunny. Mais Cummins ne se contente pas d'opposer une génération honteuse de ses origines à une génération fière de celles-ci. 

La réalité est beaucoup plus compliquée. Parce que revendiquer une identité n’efface pas les blessures héritées. Daisy ne peut pas simplement récupérer ce que sa mère a perdu. Elle doit comprendre pourquoi Ruth l’a perdu.

Et Ruth, à son tour, doit accepter que ce qu’elle considérait comme une protection a pu devenir pour sa fille une forme de privation.

L’ouragan comme révélateur

Le destin va se charger de les rapprocher. À San Juan, Daisy est victime d’un accident alors qu’un ouragan frappe l’île. Grièvement blessée, elle oblige sa mère et sa grand-mère à revenir vers elle. 

Pendant des années, les personnages ont vécu avec leurs propres tempêtes intérieures. Elles ont fui, résisté, oublié, reconstruit. Et voici qu’une catastrophe extérieure vient brutalement interrompre leurs stratégies d’évitement.

Il faut revenir, il faut se retrouver, il faut attendre... Et surtout, il faut parler.

Le roman prend alors une autre dimension. Ce qui ressemblait à une saga sur l’identité devient une histoire sur la réconciliation, mais Cummins ne tombe pas dans le piège d’une réconciliation miraculeuse. Les blessures ne disparaissent pas parce que trois générations se retrouvent dans la même pièce. Le passé reste le passé.

Une saga familiale qui refuse les réponses faciles

C’est sans doute ce que j’ai le plus apprécié dans Parle-moi de chez nous : Jeanine Cummins ne cherche pas à résoudre la question de l’identité. Elle la laisse ouverte. Parce que l’identité n’est jamais une case. Elle est une négociation permanente entre ce que l’on reçoit, ce que l’on refuse et ce que l’on choisit finalement de conserver.

Une écriture faite pour les grandes histoires

Jeanine Cummins sait raconter. Son roman repose sur une architecture ambitieuse, avec plusieurs périodes, plusieurs générations et des points de vue qui s’éclairent progressivement. Cette mécanique narrative donne au livre une dimension très romanesque. Le lecteur avance autant pour comprendre ce qui s’est réellement passé que pour découvrir comment les personnages vont parvenir à vivre avec ce passé.

Mais ce qui fonctionne le mieux reste peut-être l’attention portée aux relations entre les femmes. Cummins écrit la maternité sans la réduire à la tendresse. Elle écrit l’amour maternel et la colère. Le désir de protéger son enfant et l’impossibilité de lui transmettre exactement ce dont il aura besoin.

Rafaela, Ruth et Daisy ne sont jamais seulement des représentantes d’une génération ou d’une identité. Elles sont des femmes avec leurs contradictions, leurs erreurs, leurs désirs et leurs regrets.

Et c’est ce qui les rend attachantes.

Ce que nous héritons malgré nous

Au fond, Parle-moi de chez nous est un roman sur l’héritage, pas l’héritage matériel... L’autre, celui que l’on reçoit sans l’avoir demandé : les silences, les peurs, les préjugés, les souvenirs, les recettes, les chansons, les rancœurs, les choses que nos parents ont voulu oublier.

Et parfois, il faut une génération supplémentaire pour comprendre ce que les précédentes n’étaient pas capables de regarder.

Un récit de réparation

Avec ce roman, Jeanine Cummins signe une saga familiale ample, romanesque et profondément intime. Elle y explore l’exil, l’assimilation, la mémoire, la filiation et la quête d’identité sans jamais réduire ses personnages à une thèse. Le livre est aussi une histoire de femmes qui se cherchent à travers celles qui les ont précédées et celles qui viendront après elles.

Il y a dans Parle-moi de chez nous quelque chose de très universel : cette certitude que nous sommes toujours fabriqués par des histoires qui ont commencé avant nous.

Et cette autre vérité, plus troublante encore : parfois, pour savoir qui l’on est, il faut commencer par demander à ceux qui nous ont précédés de nous parler de chez nous.

Parle-moi de chez nous / Jeanine Cummins. - P. Rey.

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