Je : quand la "folle du grenier" reprend enfin la parole
Mais qui était-elle avant de devenir folle ? Qui était la femme derrière le monstre ? Et surtout, qui aurait-elle été si quelqu’un lui avait laissé la possibilité de raconter sa propre histoire ?
C’est cette question que Lilia Hassaine attaque de front dans Je. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne choisit pas la facilité. S’attaquer à Jane Eyre, c’est s’aventurer sur un terrain miné : le roman de Charlotte Brontë est un monument, un texte que plusieurs générations de lecteurs ont aimé, commenté, analysé et réinterprété. Mais Hassaine ne cherche pas à détrôner le monument. Elle préfère se glisser dans une fissure.
Et dans cette fissure, elle installe Antoinette... La "folle du grenier" devient enfin une femme.
Un roman qui commence par un geste de colère
Il faut le dire d’emblée : Je est un roman de colère. Pas une colère bruyante ou démonstrative. Une colère froide, presque méthodique : celle de constater qu’une femme peut être enfermée, humiliée, dépossédée de son identité puis finalement réduite à une étiquette (folle) qui rend inutile toute tentative de comprendre ce qu’elle a vécu.
C’est probablement ce qui m’a le plus intéressé dans le roman.
Lilia Hassaine ne se contente pas de reprendre un personnage célèbre pour lui offrir une seconde vie. Elle s’attaque au mécanisme même qui a permis de le faire disparaître. Elle pose une question aussi simple que dérangeante : et si nous avions accepté trop facilement le récit du bourreau ?
Dans Jane Eyre, Rochester raconte en grande partie l’histoire de sa première épouse. Et parce qu’il est celui qui parle, parce qu’il est le maître des lieux, parce qu’il possède le pouvoir et la respectabilité, sa version finit par s’imposer.
Avec Je, Hassaine retire le micro à Rochester et le donne à Antoinette. Ce changement suffit à bouleverser toute notre perception.
Antoinette n’est pas Bertha
C’est un choix particulièrement fort : Lilia Hassaine redonne à son héroïne son véritable prénom, Antoinette Cosway. Ce n’est pas un détail. Bertha est le nom sous lequel Rochester et la littérature nous ont longtemps demandé de la regarder. Antoinette est la femme qui existait avant que les autres décident de ce qu’elle devait devenir. Le changement de nom devient ainsi une première forme de libération.
Antoinette n'est pas simplement la "folle de Thornfield". Elle a une enfance, des désirs, des peurs, des rêves, une personnalité et surtout une histoire. Une histoire qui ne commence pas dans le grenier.
Elle commence en Jamaïque, en 1831.
Et ce choix permet à Lilia Hassaine de prendre une distance salutaire avec Jane Eyre. Car avant l’Angleterre humide et inquiétante de Rochester, il y a la Jamaïque lumineuse, traversée par les tensions d’une société coloniale. Le décor est magnifique, mais il n’est jamais innocent.
Et c’est là que le roman prend une ampleur supplémentaire.
Une histoire d’amour ? Non. Une histoire d’emprise.
Au départ, Antoinette rencontre Edward Rochester. Et tout pourrait ressembler à une histoire d’amour. C’est justement ce qui rend la suite aussi inquiétante.
Car Lilia Hassaine s’intéresse moins à la violence spectaculaire qu’à celle qui s’installe progressivement. Celle qui commence par un doute, une remarque, une humiliation presque anodine, un changement d’attitude. Celle que l’on excuse parce qu’elle est accompagnée d’un geste tendre. Celle qui finit par vous faire douter de votre propre perception.
Ce mécanisme est remarquablement contemporain.
Il y a quelques années, on aurait peut-être parlé simplement de manipulation. Aujourd’hui, on parlerait d’emprise, de contrôle psychologique, de gaslighting. Les mots changent, les mécanismes restent.
Et c’est précisément là que Je devient plus qu’une simple réécriture de Jane Eyre. Lilia Hassaine prend une histoire du XIXe siècle et nous force à la regarder avec les outils de compréhension du XXIe. Tout à coup, certains comportements que l’on pouvait autrefois ranger dans la catégorie du romantisme noir apparaissent sous un jour beaucoup moins séduisant.
La jalousie n’est plus forcément de l’amour. La possession n’est plus une preuve de passion. Le silence n’est plus une marque de pudeur. Et l’enfermement n’est certainement plus une solution.
La folie, cette formidable invention de ceux qui ne veulent pas écouter
Le cœur du roman est là : la folie. Ou plutôt : qui décide qu’une personne est folle ?
Dans l’histoire littéraire, les femmes "hystériques", "nerveuses", "fragiles" ou "folles" ont souvent été enfermées dans des catégories qui permettaient surtout de ne pas entendre ce qu’elles avaient à dire.
Antoinette est l’une des héritières les plus célèbres de cette tradition. Mais Lilia Hassaine lui rend quelque chose d’essentiel : le bénéfice du doute. Elle ne demande pas au lecteur de croire aveuglément son héroïne. Elle lui demande quelque chose de beaucoup plus intéressant : de l’écouter.
Et cette nuance est capitale, car Je ne remplace pas simplement une vérité masculine par une vérité féminine. Il montre comment une vérité peut être fabriquée par celui qui possède le pouvoir de raconter.
C’est une mécanique redoutable. Celui qui enferme peut aussi raconter pourquoi il enferme. Celui qui humilie peut expliquer pourquoi sa victime le méritait. Celui qui détruit une réputation peut ensuite utiliser cette réputation détruite comme preuve de la fragilité de sa victime.
La boucle est parfaite... Et terrifiante.
Le plus contemporain des romans historiques
Voilà sans doute ce qui m’a le plus séduit dans Je : malgré son cadre historique, je n’ai jamais eu l’impression de lire un roman tourné vers le passé.
La Jamaïque de 1831, l’Angleterre victorienne, les grandes demeures, les différences de classe, le poids des conventions : tout cela appartient évidemment à une autre époque. Mais les questions, elles, sont terriblement actuelles. Que devient une femme lorsqu’un homme contrôle son environnement ? Comment conserver son identité lorsqu’on vous impose un autre nom ? Comment défendre sa parole lorsque ceux qui vous entourent ont déjà décidé qu’elle n’avait aucune valeur ?
Et surtout : comment savoir si l’on est réellement en train de perdre la raison lorsque quelqu’un travaille méthodiquement à vous faire croire que vous l’avez déjà perdue ?
Le roman n’a pas besoin de brandir de grands slogans pour être féministe. Son dispositif suffit. Faire parler celle qui n’avait pas parlé est déjà une prise de position.
Une Jamaïque loin de la carte postale
J’ai également beaucoup apprécié le travail de Lilia Hassaine sur le contexte colonial. Elle aurait pu utiliser la Jamaïque comme simple décor exotique : soleil, végétation luxuriante, parfums, couleurs et paysages. Elle choisit heureusement une voie plus complexe.
Cette beauté est constamment traversée par la violence. Antoinette évolue dans une société profondément hiérarchisée, où les questions de race, de classe, de richesse et de pouvoir se mêlent étroitement.
Et cette complexité nourrit le personnage. Antoinette n’est pas une héroïne contemporaine artificiellement déposée au XIXe siècle. Elle appartient à son époque. Elle en porte les contradictions et les privilèges, tout comme elle en subit les contraintes.
C’est ce qui la rend crédible. Et c’est aussi ce qui empêche Je de devenir un simple roman à thèse.
Rochester : le monstre est-il vraiment celui que l’on croyait ?
La grande force de la réécriture consiste évidemment à déplacer notre regard sur Rochester.
Dans Jane Eyre, il reste un personnage fascinant, sombre, ambigu, parfois brutal, mais dont la complexité participe au charme du roman. Après Je, il est difficile de le regarder exactement de la même manière.
Lilia Hassaine ne cherche pas à en faire un méchant de théâtre. Les monstres les plus inquiétants ne sont pas forcément ceux qui hurlent ou frappent. Ce sont parfois ceux qui savent parfaitement se montrer charmants, raisonnables et respectables.
Rochester est d’autant plus inquiétant qu’il n’a pas besoin de se considérer comme un monstre. Il peut se raconter qu’il agit pour le bien d’Antoinette, se convaincre qu’il n’a pas le choix, présenter ses décisions comme nécessaires.
C’est précisément ainsi que fonctionne l’emprise : elle ne se présente presque jamais comme de la violence. Elle se présente comme une nécessité.
Faut-il avoir lu Jane Eyre ?
Non. Et c’est une autre réussite du roman. Évidemment, connaître Jane Eyre apporte un plaisir supplémentaire. On repère les échos, on mesure les déplacements, on comprend les allusions. On sait également quel destin attend Antoinette, ce qui crée une tension particulière.
Mais Je fonctionne parfaitement comme un roman autonome.
Après avoir entendu Antoinette, on ne peut plus tout à fait retourner au texte de Brontë avec le même regard. On commence à chercher ce qui n’est pas dit, les silences deviennent suspects, les certitudes vacillent...
Et c’est précisément ce que doit provoquer une bonne réécriture : non pas remplacer un livre par un autre, mais modifier notre manière de lire les deux.
Un roman qui laisse une trace
Je suis donc sorti de Je avec une impression très positive. J’ai aimé l’idée. J’ai aimé la manière dont Lilia Hassaine s’empare d’un classique sans chercher à le piétiner.
J’ai aimé Antoinette parce qu’elle n’est ni une sainte ni une victime parfaite. J’ai aimé cette réflexion sur la parole et sur la manière dont le pouvoir peut fabriquer une vérité.
Et surtout, j’ai aimé ce sentiment étrange qui m’a accompagné pendant toute la lecture : celui de connaître l’histoire tout en ayant l’impression de la découvrir.
Et surtout, elle lui a rendu la parole.



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