De Justo García à la ligne de feu : lire la guerre civile espagnole

Il y a des sujets historiques que l’on croit connaître avant même de les avoir véritablement rencontrés. La guerre civile espagnole est de ceux-là. On en connaît les dates, 1936-1939, quelques noms  (Franco, la République, Guernica, les Brigades internationales), quelques photographies devenues des icônes, quelques œuvres dont la mémoire a largement dépassé les frontières de l’Espagne. On sait qu’elle fut l’un des grands affrontements idéologiques du XXe siècle, le prélude tragique à la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, savoir n’est pas nécessairement comprendre.

Pour ma part, c’est un roman qui m’a véritablement ouvert les portes de cette histoire : Les Cahiers de Justo García, d’Andrés Trapiello. Un livre découvert sur les conseils du libraire avec lequel je travaillais à l'époque et qui possède cette qualité rare des romans qui déplacent le regard. Après l’avoir refermé, la guerre civile espagnole n’était plus seulement un événement historique. Elle était devenue une multitude de destins individuels, de visages, de peurs, de départs précipités, de frontières franchies dans le froid, de camps improvisés, d’hommes et de femmes qui avaient perdu leur pays sans savoir encore où ils allaient pouvoir vivre. Elle était surtout devenue une vraie guerre.

Et c’est peut-être l’une des grandes forces du roman espagnol consacré à la guerre civile : raconter l’Histoire non pas seulement par les grandes batailles et les grandes figures, mais par ceux qui l’ont traversée à hauteur d’homme.

Justo García, ou l’histoire devenue destin

Andrés Trapiello est un écrivain particulièrement attentif aux rapports entre littérature, mémoire et histoire. Son immense travail consacré aux écrivains de la guerre civile, Les Armes et les Lettres, paru en 1994 puis considérablement enrichi dans les éditions suivantes, témoigne de cette fascination. L’ouvrage explore les trajectoires d’écrivains et d’intellectuels confrontés au conflit, qu’ils aient choisi la République, les insurgés, l’exil, le silence ou des positions plus difficiles à classer.

Avec Les Cahiers de Justo García, Trapiello change pourtant d’échelle. Il ne s’intéresse plus d’abord aux écrivains mais à un homme presque anonyme.

Justo García a vingt-deux ans. Il est typographe, militant de l’UGT et soldat dans l’armée républicaine. Lorsque son journal commence, la guerre est pratiquement terminée. La défaite est devenue inévitable. Pour lui et pour des milliers d’autres, la fin des combats ne signifie donc pas la paix. Elle signifie la fuite.

Le procédé romanesque est particulièrement habile. Trapiello présente le texte comme le journal retrouvé de Justo García. Le manuscrit devient ainsi la voix directe du personnage. Le lecteur n’a plus l’impression d’assister à une reconstitution historique mais d’entrer dans la conscience d’un homme qui écrit au jour le jour ce qu’il voit et ce qu’il endure. 

Dans ce livre, la guerre n’apparaît pas comme une grande fresque héroïque. Elle est sale, confuse, épuisante. Les hommes ont faim. Ils ont froid. Ils ne savent plus très bien où se trouve le front ni ce qui va leur arriver. Les convictions politiques, si importantes quelques années ou quelques mois plus tôt, sont peu à peu écrasées par une préoccupation beaucoup plus élémentaire : survivre.

Et lorsque Justo parvient en France, la guerre n’est toujours pas terminée pour lui.

La défaite après la défaite

C’est sans doute là que le roman devient particulièrement bouleversant. On imagine facilement la guerre comme une succession de combats, avec un début et une fin. Trapiello montre au contraire que, pour les vaincus, le 1er avril 1939 ne constitue pas une véritable frontière.

Après les combats vient l’exode vers la France... puis l’internement, l’attente, l’humiliation et enfin  l’incertitude.

Le parcours de Justo conduit au camp de Saint-Cyprien, avant son passage par Paris et son départ vers le Mexique à bord du Sinaia, l’un des bateaux qui transportèrent des républicains espagnols vers l’exil. Le roman suit ainsi trois mouvements : la débâcle finale, l’exil français et la tentative de recommencer une existence de l’autre côté de l’Atlantique.

Cette construction m’a fait comprendre quelque chose que les livres d’histoire transmettent difficilement : une guerre ne se termine pas nécessairement lorsque les armes se taisent.

Pour les vaincus de 1939, la guerre continue dans les camps, dans les souvenirs, dans les séparations familiales, dans l’impossibilité de rentrer chez soi. Elle continue également dans cette étrange condition de l’exilé qui doit reconstruire une vie tout en sachant qu’une partie essentielle de lui-même est restée de l’autre côté de la frontière.

C’est peut-être cela qui donne à Les Cahiers de Justo García sa puissance particulière. Trapiello ne transforme pas son personnage en symbole. Il lui laisse ses contradictions, ses faiblesses, ses moments de découragement. Justo n’est pas un héros. Il est simplement un homme emporté par une histoire qui le dépasse.

Et c’est précisément pour cela qu’il devient si profondément humain.

Une guerre racontée sans manichéisme

Cette approche permet également à Trapiello d’éviter un piège fréquent de la littérature de guerre : transformer le passé en tribunal.

La guerre civile espagnole demeure évidemment une guerre politique. Mais dans le roman, les idéologies passent progressivement au second plan pour laisser place aux conséquences humaines. Trapiello expliquait d’ailleurs à l’époque de la publication de Días y noches qu’il ne voulait ni chanter les vaincus ni mythifier leur défaite. Il cherchait davantage, disait-il, à explorer la nature humaine dans une situation extrême.

C’est une démarche que l’on retrouve, sous des formes très différentes, chez plusieurs écrivains espagnols.

Le premier nom qui vient à l’esprit est celui de Manuel Chaves Nogales. Dans A feu et à sang, écrit pendant la guerre et publié en 1937, le journaliste raconte neuf épisodes inspirés de faits réels. Son regard refuse de se laisser enfermer dans la propagande des deux camps. Le livre est aujourd’hui considéré comme l’un des textes majeurs consacrés à la guerre civile espagnole, précisément pour cette capacité à montrer la violence politique sans renoncer à l’indépendance du regard.

Chez Chaves Nogales comme chez Trapiello, quelque chose résiste donc à la tentation du récit simplificateur. La guerre produit des victimes, mais elle produit aussi de la peur, de la cruauté, de l’aveuglement et parfois des gestes de solidarité qui surgissent là où on ne les attend pas.

La littérature devient alors une manière de rendre à cette guerre sa complexité.

De la mémoire familiale à la mémoire collective

D’autres romans ont prolongé cette exploration.

Les Soldats de Salamine, de Javier Cercas, s’intéresse notamment à la mémoire d’un épisode de la fin de la guerre et à la figure de Rafael Sánchez Mazas. Mais Cercas ne se contente pas de raconter le passé : il interroge aussi notre manière de le raconter aujourd’hui. Qui mérite d’être sauvé de l’oubli ? Qu’est-ce qu’un héros ? Que faisons-nous des hommes qui ont appartenu au mauvais camp mais dont les actes ne correspondent pas nécessairement aux catégories dans lesquelles l’Histoire voudrait les enfermer ?

Avec Voix endormie, Dulce Chacón déplace encore le regard vers les femmes et l’après-guerre franquiste. Le conflit y déborde largement les années 1936-1939 pour montrer combien la victoire franquiste a prolongé la souffrance dans les prisons, les familles et les existences quotidiennes.

Almudena Grandes, avec le vaste cycle des Épisodes d’une guerre interminable, a elle aussi exploré les multiples prolongements de la guerre civile et de la dictature. Le conflit y devient une mémoire active, une blessure qui continue de modeler les générations suivantes.

Et puis il y a Dans la grande nuit des temps, d’Antonio Muñoz Molina, immense roman qui revient sur la guerre et l’Europe qui s’apprête à basculer dans un autre désastre. Là encore, le conflit espagnol n’est pas isolé : il s’inscrit dans une histoire européenne plus vaste, celle des idéologies, des engagements et des illusions qui ont marqué les années trente.

Tous ces livres sont très différents. Certains privilégient le témoignage, d’autres l’enquête, l’histoire familiale, l’aventure ou la fresque romanesque. Mais ils ont en commun de faire de la guerre civile une expérience humaine avant d’en faire un simple sujet historique.

Arturo Pérez-Reverte : entrer dans la bataille

C’est dans cette perspective que Ligne de feu, d’Arturo Pérez-Reverte, constitue une autre porte d’entrée particulièrement intéressante.

Avec ce roman, on change radicalement de dispositif. Là où Trapiello s’attarde sur les derniers jours de la République et surtout sur les conséquences de la défaite, Pérez-Reverte plonge son lecteur au cœur même du conflit, pendant la bataille de l’Èbre.

Le changement est important. On n’est plus dans l’exode, mais dans l’affrontement. On retrouve les soldats, les armes, la boue, les ordres, les positions à tenir ou à conquérir. Mais l’objectif n’est pas de transformer la bataille en spectacle héroïque.

Pérez-Reverte s’attache à faire vivre la guerre depuis plusieurs points de vue. Républicains et franquistes se retrouvent face à face, mais derrière les uniformes apparaissent des hommes ordinaires, souvent très éloignés des discours idéologiques qui prétendent parler en leur nom.

C’est là que Ligne de feu peut être lu en parallèle avec Les Cahiers de Justo García. Chez Trapiello, on découvre ce que devient un homme lorsque la guerre est perdue. Chez Pérez-Reverte, on voit ce que la guerre fait aux hommes lorsqu’elle est encore en train de se dérouler.

Dans les deux cas, la grande Histoire se mesure à hauteur humaine.

Et c’est peut-être ce qui explique que ces romans puissent toucher un lecteur qui, comme moi, aborde la guerre civile espagnole sans connaissances historiques particulières. Ils ne demandent pas d’abord de connaître tous les chefs militaires, toutes les organisations politiques ou toutes les étapes du conflit. Ils donnent envie de les connaître parce qu’ils ont d’abord donné un visage à ceux qui les ont vécues.

Une bibliothèque pour comprendre une guerre

Après Les Cahiers de Justo García, la curiosité vient presque naturellement. On veut comprendre qui étaient les républicains, pourquoi tant d’Espagnols ont dû prendre le chemin de l’exil, ce qu’ont été les camps français, pourquoi le Mexique a joué un rôle si important dans l’accueil des réfugiés espagnols, comment Franco a installé durablement sa dictature et pourquoi la mémoire de cette guerre reste si présente en Espagne.

La littérature ne remplace évidemment pas les livres d’histoire. Mais elle peut être la meilleure manière de donner envie de les ouvrir.

C’est ce qui s’est produit pour moi avec Trapiello.

Je suis entré dans cette histoire par une porte minuscule : celle d’un jeune homme appelé Justo García, assis quelque part avec son cahier, écrivant ce qu’il voit autour de lui alors que son monde est en train de disparaître. Je suis ensuite remonté vers la guerre elle-même, vers ses combattants, ses écrivains, ses exilés et ses victimes.

Et j’ai découvert une littérature extraordinairement riche, parce que cette guerre semble contenir toutes les questions qui hantent le roman : comment choisit-on son camp ? Que devient-on lorsque le camp auquel on appartient disparaît ? Peut-on rester neutre lorsque tout le monde exige de choisir ? Comment vivre après avoir perdu son pays ? Et surtout, que reste-t-il d’une guerre lorsque ceux qui l’ont vécue commencent à disparaître ?

Ce que les romans savent mieux raconter que les manuels

Il y a enfin une raison plus personnelle pour laquelle Les Cahiers de Justo García reste, à mes yeux, le livre essentiel de cette découverte.

Un manuel m’aurait appris que les républicains espagnols ont franchi la frontière française en 1939. Trapiello m’a fait comprendre ce que pouvait signifier franchir cette frontière.

Un ouvrage historique peut expliquer l’existence des camps. Trapiello fait ressentir l’attente, la faim, le froid, l’incertitude et l’humiliation.

On peut apprendre que des milliers d’Espagnols ont été contraints à l’exil. Mais il faut parfois un personnage comme Justo pour mesurer ce que signifie partir sans savoir si l’on reviendra un jour.

C’est probablement pour cela que la littérature demeure indispensable lorsqu’on aborde une histoire aussi complexe et aussi douloureuse. Elle ne simplifie pas forcément le passé. Au contraire, elle peut le rendre plus compliqué, plus humain, plus difficile à enfermer dans quelques formules.

Les Cahiers de Justo García m’a donc fait découvrir la guerre civile espagnole, mais surtout il m’a donné envie de continuer à la découvrir. A feu et à sang de Chaves Nogales, Soldats de Salamine de Javier Cercas, les romans de Dulce Chacón ou d’Almudena Grandes, Dans la grande nuit des temps de Muñoz Molina, et désormais Ligne de feu de Pérez-Reverte sont autant de chemins différents qui conduisent vers le même événement.

Car une guerre qui a déchiré un pays pendant trois ans, puis marqué plusieurs générations, ne peut pas tenir dans un seul récit. Il faut les soldats et les civils, les vainqueurs et les vaincus, ceux qui sont restés et ceux qui sont partis, les écrivains engagés et ceux qui ont refusé les appartenances, les hommes et les femmes, les combattants et ceux qui n’ont fait que tenter de survivre.

Il faut surtout des voix.

Celle de Justo García est l’une des premières que j’ai entendues. Elle continue, longtemps après avoir refermé le livre, à donner un visage à cette guerre dont je pensais, avant elle, connaître l’histoire.

Je savais qu’il y avait eu une guerre civile espagnole.

Avec Justo García, j’ai commencé à comprendre ce que cela voulait dire.


Les cahiers de Justo Garcia / Andres Trpiello. Buchet-Chastel.

Ligne de feu / Arturo Perez-Reverte. Du Monde entier.







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